Projet Art scandinave

Projet Art scandinave

Depuis 1999, j’effectue régulièrement des séjours en Norvège et en Suède en vue d’étudier les relations entre les sites d’art rupestre et les éléments de paysage, d’analyser les techniques et les systèmes de production de l’image.

 

Durant l’Âge du Bronze nordique (1.800-450 avant notre ère) s’est développé dans toute la Scandinavie un art rupestre florissant. Il s’agit presque exclusivement de gravures effectuées par piquetage sur des rochers faiblement pentus.

 

Des centaines de milliers de gravures sont aujourd’hui répertoriées sur des milliers de rochers en granit (au sud), en calcaire (au centre) et en schiste (au nord). Quoiqu’on en trouve au Danemark, ces gravures rupestres sont particulièrement concentrées en Suède et en Norvège.

 

Les gravures apparaissent à toutes les latitudes, jusqu’à Alta, à environ 200 km en dessous du Cap Nord. Dans ce seul site, les travaux estiment le nombre de gravures à plus de 3.000.

En Norvège, pays de la mer et de montagnes, les rochers gravés se trouvent soit en bord de fjord, la face ornée étant le plus souvent celle qui est orientée vers la mer, soit au niveau des rapides qui scandent le cours des rivières de montagne. En Suède, pays de plaines et de lacs, les rochers gravés se trouvent bien souvent sur les berges ou les îlots des lacs ou regroupés en plaine non loin d’une rivière.

 

De manière générale, les gravures représentent majoritairement des animaux sauvages. Dans les zones méridionale et moyenne, les animaux largement dominants sont le cerf et l’élan, que l’on retrouve d’ailleurs jusque dans la zone septentrionale, mais de manière discrète (Alta, Ausevik en Norvège). Le renne, quant à lui, se cantonne à la zone septentrionale. Le bestiaire figuré ne se limite évidemment pas aux cervidés, mais comporte également en abondance l’ours, des canidés, comme le renard ou le loup, des poissons comme le flétan ou des oiseaux palmipèdes tels que l’oie, le canard et le cormoran. Les cétacés sont représentés par le dauphin et quelques baleines. Ce corpus diversifié, qui s’adapte aux divers climats, ne rend cependant pas compte de différences plus fondamentales. La zone septentrionale ne comprend que des espèces sauvages, tandis que les sites méridionaux comportent, en outre, des animaux domestiqués, comme le bœuf, le cheval ou le chien. Cette différence thématique est significative de modes de vie très différents.

 

On subdivise traditionnellement l’art rupestre scandinave en deux zones géographiques distinctes, dont la limite serait matérialisée par une ligne passant à hauteur de la latitude de la ville actuelle de Trondheim (Norvège). L’art de la zone septentrionale est traditionnellement daté au Mésolithique, tandis que l’art de la zone méridionale est considéré comme appartenant à l’Âge du Bronze. Les récents travaux effectués par des géologues montrent cependant que des rochers censés avoir été gravés durant la période la plus ancienne n’étaient pas exondés avant l’Âge du Bronze. De même, des représentations d’objets suggèrent une chronologie basse, comme c’est le cas pour les joueurs de lur (trompe en bronze) de l’un des rochers d’Alta. L’ensemble de l’art rupestre scandinave peut donc désormais être rattaché à l’Âge du Bronze. Malgré leur contemporanéité, il apparaît pourtant que les gravures ont été faites par des populations pratiquant une économie différente suivant les régions : chasseurs-pêcheurs au Nord, éleveurs-agriculteurs au Sud. Ces deux types de populations se sont néanmoins côtoyées, puisque dans le Nord on trouve des sites avec des représentations d’instruments en bronze et des figurations propres aux groupes de chasseurs.

 

L’art rupestre scandinave n’est pas seulement animalier. Il intègre aussi la figuration humaine. Nombre de personnages tiennent en main des objets tels qu’une lance, une hache, un arc ou un lur, par exemple. D’autres humains sont associés en une scène qui témoigne indéniablement en faveur d’une composition à caractère narratif. L’art rupestre scandinave n’est pas un art de l’anecdote, comme on s’est parfois plu à le dire. Dans le Nord, on connaît de nombreuses scènes de sacrifice d’élan (Alta) au moyen d’instruments terminés par une tête d’élan, dont on a du reste retrouvés des exemplaires en fouille archéologique. La parenté symbolique entre l’instrument utilisé et l’animal mis à mort renvoie très vraisemblablement à un rite articulé autour de la figure de l’élan.

 

Mais la valeur sacrée apparaît également de manière allusive dans le détail des thèmes figurés. À Fossum ou à Aspeberget, dans la région de Tanum en Suède, de grands personnages brandissent une énorme hache. On sait par les exemplaires retrouvés que ces instruments étaient rituels, puisqu’ils sont formés d’une feuille de bronze dorée sur une âme de terre – et donc inutilisables pour un combat réel. En outre, le visage des personnages ne présente pas la même forme ovale que les humains habituels : ils ont une face d’oiseau. Quelques sites présentent d’ailleurs des représentations de personnages identiques, mais pourvus d’ailes. Nul doute que nous nous trouvions donc devant des êtres composites (hommes-oiseaux). À Aspeberget, un de ces hommes-oiseaux conduit un araire tiré par deux bovidés. Une fois encore, cet être composite rend peu probable une scène banalement anecdotique. L’araire devait d’ailleurs renvoyer à une signification particulière, si l’on en croit le sol préparé à l’araire de grandes sépultures, comme celle de Kivik (Suède). La métaphysique est d’ailleurs largement présente dans les figurations de soleil, dont on trouve dans l’art rupestre (Balken en Suède) et dans l’art mobilier (Trundholm au Danemark) des représentations sur un char tiré par un cheval.